« 1 février 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 31-32], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4556, page consultée le 05 mai 2026.
1er février [1848], mardi matin, 9 h.
Bonjour, mon doux adoré, bonjour. Dieu soit loué, me voilà débarrasséea de ce fameux dîner qui était pour
moi la plus ennuyeuse des corvées. Maintenant me voici tout à toi et bien heureuse
de
ne plus te quitter d’une minute, du moins de tout le temps que tu peux me donner.
Il
va falloir me donner de l’OUVRAGE pour plus tard que ce soir si c’est possible1. Je suis si contente quand
je TRAVAILLE pour toi ! C’est plus que de la joie, c’est du bonheur. Aussi si tu as
un
moment pour lire ce soir tu seras bien gentil de me donner à copier et je t’en
remercierai de tout mon cœur.
J’espère que tu auras été content de ton Charlot cette nuit et qu’il aura accepté avec
reconnaissance tes propositions. Ce pauvre garçon est plein de bonnes intentions.
Il
ne s’agit pas de les mettre à exécution. Heureusement que tu es là pour l’aider et
pour le diriger. Pauvre doux père, plus beau que le plus beau de tes beaux enfants
et
dont toutes les femmes envient la conquête. Tu peux mieux que personne leur apprendre
comment on résiste à l’entraînement des amours faciles et des plaisirs frivoles, toi
dont la vie se passe dans les plus sérieux et les plus sublimes travaux. Une fois
que
ton Charlot sera remis dans la bonne voie, cela ira tout seul2. Le difficile est de l’y amener, mais il t’aime tant et il a
tant de confiance et de respect et d’admiration pour toi qu’il ne résistera pas
longtemps. Tu me pardonnes de m’occuper à ce point de ta famille, n’est-ce pas ? Tu
sais bien que ce n’est pas une vaine et sotte indiscrétion mais par la sollicitude
la
plus vraie et la plus tendre pour tout ce qui te touche.
Je t’aime, je te baise,
je t’adore.
Juliette
1 Depuis 1845, Juliette Drouet copie le manuscrit de Jean Tréjean (futurs Misérables).
2 Juliette Drouet, qui sait Charles Hugo bouleversé par sa rupture avec Alice Ozy à l’automne 1847, ignore tout de la rivalité amoureuse qui a opposé ce dernier et son père, qui fréquentait lui-aussi la jeune femme.
a « débarassée ».
« 1 février 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 33-34], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4556, page consultée le 05 mai 2026.
1er février [1848], mardi, midi ¾
Cher adoré bien-aimé, voici le soleil du ciel revenu, j’attends celui de mon cœur,
quand me l’apporterez-vous ? Quand je pense que je n’ai plus aucune corvée devant
moi,
je suis la plus heureuse des femmes. Tu ne peux pas savoir à quel point tout ce qui
n’est pas toi m’est antipathique. Heureusement que les occasions de m’ennuyer loin
de
toi sont rares. Mais je peux me flatter d’en avoir usé hier. Quelle absurde soirée !
Enfin elle est passée, Dieu merci !
Maintenant il s’agit de m’en dédommager au
plus tôt en me donnant beaucoup à copier ce soir même. Mon petit Toto, je vous aime.
Mon petit grand Toto, je vous admire. Pour ces deux choses je vous demande un peu
d’amour et un peu de copie. Tâchez de venir de bonne heure que je puisse me rabibocher
de la stérile journée d’hier. J’ai très besoin de me ravitailler de bonheur car je
suis très à CHESSE dans ce moment-ci. Je ne serai
contente que lorsque je vous tiendraisa au coin de mon feu et que [je] chanterai un
duo de plumes côte à côte avec vous. Je suis impatiente de retrouver mon pauvre Jean Tréjean1 et la pauvre petite Cosette.
J’avoue que leur sort me tient à cœur et que je voudrais à tout prix les voir heureux.
Je ne sais pas si cela dépend de toi mais dans tous les cas il est impossible de plus
s’identifier avec les malheurs de ces pauvres gens que je ne le fais. Et je suis bien
sûre que tous ceux qui liront cet admirable livre en feront autant. Baise-moi en
attendant et aime-moi je le veux.
Juliette
1 En 1861, Victor Hugo substituera le nom de Jean Valjean à celui de Jean Tréjean.
a « je vous tiendrez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
